L'érosion des relations humaines. La fracture numérique .

09/02/2018
Professeur Agrégé des facultés de droit. Fondateur de la revue des procédures collectives
B. SOINNE
(Professeur Agrégé des facultés de droit. Fondateur de la revue des procédures collectives)

N° 1.- Chacun s'esclaffe lorsqu'il est question du numérique. Il faut respecter la merveille absolue. Celui qui est rebelle à la numérisation doit être considéré comme un peu arriéré. Il est incapable de s’adapter aux méthodes modernes. Il ne connait pas la nouveauté et il est peut être même indigne de poursuivre ses activités.

Le ton est donné, la tendance est constante. Vive le numérique ! Il n’existe pas de jour où l’on prône par des mesures réglementaires ou autrement le développement du numérique.

Cette technique conduit tout d’abord à une conséquence à laquelle on n’avait pas pensé. Il s’agit de la disparition de facto ou en tout cas de l’érosion des moyens de communication habituels antérieurs. Aujourd’hui le téléphone semble perdre son usage courant. Il y a de plus en plus de difficulté à atteindre son correspondant. Le plus souvent on ne répond plus.  Parfois il existe une voix d’ailleurs le plus souvent assez harmonieuse  qui dit que l’on répondra ultérieurement. Souvent ce dernier mot signifie en réalité : « jamais ». Il est encore suggéré parfois de téléphoner plus tard, une autre fois, lors de circonstances différentes. D’ores et déjà il est quasiment impossible par téléphone de toucher toutes les administrations. Celles-ci se sont mises au numérique. Elles sont désormais quasiment intouchables. On supposera qu’elles occupent le temps qu’elles se réservent ainsi à d’autres occupations plus sérieuses que de contacter les citoyens qui ont pourtant bien besoin d’une voix humaine.

Il y a rarement une voix qui répond autrement que par des tautologies c'est-à-dire par des répétitions inutiles.

N°2. Le numérique conduit à cette conséquence grave qu’il ne permet plus de se connaitre, de s’apprécier, d’établir un lien direct et physique. Le numérique est totalement impersonnel. De tout temps il était constaté l’utilité et la nécessité impérieuse de relations directes et personnelles c'est-à-dire d’une personne physique parlant  à une autre personne physique. 

Il est évidemment impossible d’arrêter et même simplement de limiter le développement exponentiel du numérique. Personne ne peut arrêter l’évolution des sciences et des techniques même dans le domaine humain. Il suffit donc que l’on connaisse les inconvénients du dispositif technique nouveau et d’y palier le cas échéant, dans la mesure du possible.

Il y a quelques siècles, il y avait à la Cour du Parlement de Paris, un procès. Les juges n’y entendaient rien.  L’affaire était particulièrement complexe. Il avait été adjoint à la juridiction quatre des plus savants des Parlementaires de France. Le grand Conseil et les principaux régents des universités de France, d’Angleterre et d’Italie étaient intervenus. Tous ces spécialistes ont pu ainsi discuter sur les opinions des anciens jurisconsultes. Ils obscurcissaient celles-ci par des controverses stériles. Ils exprimaient leurs avis en « stille de ramoneur de cheminée ou de cuysinier et marmiteux, non de jurisconsulte ».

Pantagruel qui avait déjà une certaine réputation fournit alors son avis sur ce procès :

« De quoy  diable donc, dit-il aux juges….servent tant de fratrasseries de papiers et copies que me baillez ? N’est ce pas le mieulx ouyr par leur vive voix leur débat que lire ces babouyneries ici ? Si vous voulez que je congnoisse de ce procès, premièrement faictez moy brusler tous ces papiers et secondement faictez moy venir personnellement les deux gentilshommes devant moy ; et quand je les auray ouy, je vous en diray mon opinion sans fiction et sans dissimulation quelconques ».

Après avoir entendu le demandeur et le défendeur, Pantagruel rendit un arrêt qui donna satisfaction aux plaideurs et qui provoquera chez les conseillers et les docteurs une extase et un évanouissement qui dura, dit on, trois heures[1]

 Espérons que l’on s’efforcera de corriger le caractère impersonnel de la numérisation et que cela s’accompagnera du maintien entre autre d’un certain humour qui pour le moment ne se constate guère.

 



[1]  Rabelais, La vie très horrifique du Grand Gargantua et Le Quart Livre des Faicts et Dicts héroïques du bon Pantagruel. 

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